De la Genèse à aujourd’hui, la figure de la sorcière n’a cessé d’être réinventée. Au Musée d’Aquitaine, l’exposition Tremblez, tremblez ! Les sorcières sont parmi nous, présentée du 16 octobre 2026 au 23 mai 2027, retrace l’histoire de ses multiples représentations, des croyances anciennes aux réappropriations contemporaines. Mais au-delà des mythes, elle pose une question éminemment actuelle : comment les récits, les images et les discours façonnent-ils notre perception des autres ? Une histoire de sorcières, mais aussi de communication et de pouvoir.
Au-delà des mythes : des histoires individuelles
Loin de se limiter aux contes et aux représentations populaires ou religieuses, l’exposition remet en lumière des personnes et des contextes historiques, notamment dans le Sud-Ouest de la France.
En redonnant une place aux noms et aux parcours individuels, elle rappelle que l’histoire de la sorcellerie ne se résume pas aux images véhiculées par les récits collectifs, comme celle des femmes accusées lors des procès de Salem. Ce changement d’échelle, de la Grande Histoire à l’individu, permet de dépasser la figure mythique pour s’intéresser aux sociétés qui l’ont construite.
Car derrière la sorcière se cache aussi une mécanique de communication : comment une croyance devient-elle un discours dominant ? Comment une réputation se construit-elle, se diffuse-t-elle et finit-elle par désigner des coupables ?
L’exposition invite ainsi à interroger le pouvoir des mots et des représentations dans la fabrication des imaginaires collectifs. Car nommer, raconter et représenter, c’est aussi construire une mémoire, parfois au détriment de celles et ceux qui en deviennent les personnages.
La sorcière : une figure plurielle…
Tantôt hérétique, maléfique ou guérisseuse, la sorcière se décline en une multitude de visages. Associée au diable et aux forces obscures dans certains imaginaires, elle incarne aussi le savoir, la guérison et un lien étroit avec la nature.
Loin de la simple opposition entre le bien et le mal, cette figure ambivalente révèle la manière dont les discours façonnent notre perception de ce qui échappe aux normes d’une époque.
De la littérature au cinéma, de la mode aux arts vivants, la sorcière traverse les imaginaires et se prête à des récits parfois contradictoires. Chaque époque, chaque média, chaque représentation contribue à en renouveler le sens.
Une même figure peut ainsi susciter la peur, la fascination ou l’admiration selon la manière dont elle est racontée. Une démonstration du pouvoir des images et des récits sur notre perception du monde.
… mais surtout sociale !
De la marginalité à l’émancipation, la sorcière et ses représentations n’ont cessé d’évoluer au fil des siècles, reflétant les préoccupations et les rapports de force de chaque époque.
Longtemps façonnée par les peurs et les discours qui la désignaient comme une menace, elle fait désormais l’objet de nouvelles réappropriations. La sorcière n’est plus seulement celle que l’on désigne : elle devient celle qui revendique sa propre image.
Dès la fin du XIXe siècle, la militante féministe américaine Matilda Gage contribue à cette relecture en établissant un lien entre la persécution des sorcières et l’oppression des femmes. Près d’un siècle plus tard, le slogan italien « Tremate, tremate, le streghe son tornate », dont l’exposition tire son nom, devient un cri de ralliement féministe.
Autrefois pointée du doigt, la figure de la sorcière est aujourd’hui réinvestie comme symbole de luttes sociales, féministes et écologiques. Associée aux forêts, aux plantes et aux cycles naturels, elle nourrit également de nouvelles réflexions sur notre rapport au vivant.
Ce renversement est particulièrement révélateur des enjeux de communication : comment un symbole autrefois négatif peut-il devenir un signe de reconnaissance, d’appartenance et de mobilisation ?
À travers les siècles, la sorcière illustre ainsi la capacité des sociétés à transformer le sens d’une image, à contester les récits dominants et à se réapproprier les représentations qui leur ont longtemps été imposées.
Faire vivre l’histoire autrement, hors des murs du musée
L’exposition se prolonge à travers une programmation qui multiplie les portes d’entrée dans cet univers. En collaboration avec l’Opéra National de Bordeaux, le Musée d’Aquitaine a notamment organisé le Bal des sorcières, lors de l’ouverture de l’exposition, le 16 octobre, offrant une autre manière de découvrir les œuvres.
D’autres rendez-vous complètent cette programmation, notamment Nuit de Sabbat, annoncé le 30 octobre, et le concert Fais-moi peur, prévu le 1er novembre. À cela s’ajoute un podcast disponible sur le site du musée, permettant d’approfondir les enjeux de l’exposition.
Ces différents formats témoignent d’une évolution des pratiques de médiation culturelle. Exposer ne suffit plus : il faut aussi raconter, faire vivre, susciter la curiosité et multiplier les occasions de rencontre avec les publics.
En faisant dialoguer patrimoine, spectacle vivant et formats numériques, le musée ne se contente pas de transmettre une histoire. Il propose différentes manières de se l’approprier, en reliant les représentations du passé aux questionnements contemporains.
Au fond, l’histoire de la sorcière raconte aussi celle du pouvoir de la communication. De la figure stigmatisée et redoutée à celle que l’on revendique, elle montre que les représentations ne sont jamais neutres ni définitivement figées.
Qui raconte l’histoire ? Qui impose les images ? Et qui peut, finalement, en changer le sens ? Autant de questions qui dépassent largement les murs du musée et rappellent que communiquer, c’est aussi participer à la construction — ou à la déconstruction — de nos imaginaires collectifs.
Charlotte Palczewski – M1 ; promo 2028