Décryptons un fait d’actualité : les manifestations lycéennes à travers le regard des médias.
Manifestations lycéennes : quand l’information devient un terrain de confrontation
Alors que les manifestations lycéennes se multiplient en France, leur traitement médiatique interroge. Entre choix éditoriaux, témoignages, réseaux sociaux et désinformation, comment un même événement peut-il donner lieu à des récits si différents ? Décryptage des mécanismes qui façonnent notre perception de l’actualité et interrogent notre esprit critique.
Comprendre la colère : des lycées à la convergence des luttes
Depuis le début octobre 2026, les lycées sont devenus le foyer d’une forte contestation visant à dénoncer la dégradation des conditions d’apprentissage. Les contestations ont d’abord débuté en outre-mer, notamment au lycée du Nord, à Mayotte, dès le 31 août. C’est d’ailleurs, la convergence des mécontentements qui semble cristalliser cette colère et contribuer à son extension à l’ensemble du territoire français. Au lendemain de plusieurs journées d’appels à la grève lancés par les organisations syndicales et de mobilisations citoyennes, les manifestations ont rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues des grandes villes de France.
Le 13 octobre, une nouvelle journée de mobilisation a rassemblé lycéens, étudiants, enseignants et organisations syndicales dans plusieurs villes de France. L’ampleur de la mobilisation fait toutefois l’objet d’estimations divergentes : 161 500 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, contre 480 000 selon l’intersyndicale de la jeunesse.
La colère trouve son origine dans des problèmes matériels et structurels. De nombreuses images ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant des salles de classe vétustes et délabrées. Le non-remplacement de certains enseignants sur des postes vacants est également dénoncé, tout comme des emplois du temps trop étendus, perturbant ainsi le rythme d’apprentissage des lycéens. Face à ces difficultés, les lycéens dénoncent un manque d’intérêt du gouvernement à leur égard. Cette colère s’exprime aujourd’hui dans un contexte d’arbitrages budgétaires concernant l’Éducation nationale, qui suscite des inquiétudes et des interrogations quant à l’avenir des conditions d’enseignement.
La particularité de ce mouvement réside dans la « convergence des luttes ». En effet, les lycéens ont progressivement été rejoints par des étudiants, des Gilets jaunes et des agents de la fonction publique. Ce mouvement apparaît ainsi comme l’expression d’un mécontentement social plus profond, dépassant les seules revendications lycéennes.
Télévision et réseaux sociaux : deux regards sur une même mobilisation ?
Télévision et réseaux sociaux : deux regards sur une même mobilisation ?
Pourquoi la génération Z regarde-t-elle de moins en moins la télévision ?
« On n’est pas pris au sérieux », « On entend parler uniquement des poubelles brûlées, mais pas des revendications. » Ces témoignages ont été recueillis anonymement lors des manifestations.
Témoignage de Laure Temey, présente à la manifestation du 17 octobre :
« Je suis venue manifester pacifiquement, comme les autres personnes présentes place de la Bourse, aux alentours de 14 h. J’ai pu observer des CRS encercler des manifestants et faire usage de gaz lacrymogènes. Il y avait des enfants, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap. Le gaz s’est répandu dans une partie de la ville.
Pourtant, dans le journal télévisé, je n’ai entendu parler que des casseurs. Les scènes de pillage ont pris une place importante dans les médias, tandis que les violences policières que j’estime avoir observées ont été beaucoup moins évoquées.
Je comprends alors pourquoi les jeunes générations préfèrent parfois s’informer sur Internet : on peut y découvrir des témoignages et des images que nous retrouvons trop peu à la télévision. Des vidéos de manifestations joyeuses, avec de la danse et de la musique, des images de manifestants qui aident les pompiers et les applaudissent, mais aussi des vidéos montrant l’entraide entre manifestants, témoins ou victimes de violences. »
Réseaux sociaux : une autre information, mais pas sans désinformation
La manipulation de l’information est également présente sur Internet. Nous pouvons prendre pour exemple une vidéo mettant en scène des acteurs présentés comme musulmans, reprise par des comptes d’extrême droite sur les réseaux sociaux afin, semble-t-il, d’alimenter des discours islamophobes.
Plusieurs éléments interrogent l’authenticité de cette vidéo, notamment l’orientation des personnes pendant la prière et la manière dont celle-ci est réalisée. Ces indices ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à prouver qu’il s’agit d’une mise en scène.
Lorsqu’un internaute partageant déjà certaines convictions découvre ce type de contenu sans en vérifier l’origine, il risque de voir ses opinions renforcées plutôt que de développer son esprit critique.
Même lorsqu’une information est fausse, elle peut influencer la perception du public, notamment à travers le cadrage médiatique adopté par les comptes qui la diffusent. C’est ce mécanisme que l’on peut interroger à travers certaines publications sur X, notamment celles relayées par des personnalités comme Alice Cordier.
Gatekeeping et framing : comment les médias orientent ils notre regard ?
Entre effets de cadrage et choix éditoriaux, de quelle manière les médias s’emparent-ils de ces événements ?
Nous pouvons retenir de ces exemples que les médias peuvent contribuer à conforter des idées que le public possède déjà avant même de prendre connaissance des informations présentées.
Force est de constater que les médias, quelles que soient leur ligne éditoriale et leur orientation politique, s’emparent du sujet. Depuis le début de ce mouvement, la couverture médiatique des manifestations s’est intensifiée.
Le gatekeeping est une pratique centrale dans le fonctionnement des médias. En tant que professionnels chargés de sélectionner et de hiérarchiser l’information, les journalistes effectuent des choix éditoriaux propres à chaque média. Certains sujets sont ainsi davantage mis en avant que d’autres, en fonction de leur ligne éditoriale, de leurs priorités et parfois de leurs orientations politiques, économiques ou idéologiques.
Une fois l’événement intégré dans l’espace médiatique, un autre phénomène intervient : le cadrage, également appelé framing. Ce principe consiste à mettre l’accent sur certains aspects d’un événement afin de focaliser l’attention du public sur un angle particulier.
De ce fait, les médias peuvent influencer la perception des événements et contribuer à façonner l’opinion publique. Dans le contexte actuel, il est intéressant d’observer les différences de traitement des manifestations d’un média à l’autre.
Par exemple, à partir d’un même événement, certains médias peuvent mettre en avant les accusations de violences policières, tandis que d’autres insisteront davantage sur les violences commises à l’encontre des forces de l’ordre.
Ainsi, dans notre société, il reste essentiel de mettre en perspective les informations diffusées et de mobiliser notre esprit critique. La manière dont l’actualité est sélectionnée, hiérarchisée et présentée constitue un véritable enjeu démocratique et social.
S’informer ou se conforter dans ses convictions ?
Les médias ne changent pas nécessairement nos opinions politiques : ils peuvent aussi conforter ce que nous pensions déjà d’une situation. Ils nous permettent ainsi d’argumenter et de renforcer nos points de vue, que ce soit à partir d’informations vérifiées ou, parfois, de fausses informations.
Les réseaux sociaux prennent une place de plus en plus importante dans les pratiques d’information de la génération Z. Ils offrent un accès rapide, personnalisé et diversifié à l’actualité, où chacun peut également devenir producteur et diffuseur d’informations.
Nous sommes libres de choisir les médias par lesquels nous souhaitons nous informer. Mais il reste essentiel de conserver un regard critique, de vérifier les sources et de s’interroger sur les intentions de ceux qui partagent ces informations.
Une question demeure : « Est-ce pour nous informer ou pour nous diviser ? »
Laure Temey et Emma Roucou – M1 ; promo 2028