Enquête autour d’un art (dé)culotté

This door is a tempory art” c’est ce que vous pouvez lire si vous avez une envie pressante et que vous vous retrouvez dans les secondes toilettes, en partant de la gauche, au rez-de-chaussée du bâtiment H. Cette phrase n’est qu’une ébauche de tout ce qu’on peut lire ou observer sur ces portes où plusieurs générations d’étudiants se sont succédées… Enquête sur ce que disent les murs d’une culture universitaire.

Qui aurait pu imaginer qu’une simple porte de toilettes pouvait devenir un lieu de débats et de réflexions ? Sous forme de questions/réponses, à l’aide de mentions pour interpeller son interlocuteur, ces formes de communication inspirent les étudiants !

Dessiner oui, mais surtout dialoguer !

Retrouver les auteurs de ces illustrations et autres élucubrations relève du véritable défi. Ces artistes (Parce que oui, quand on est sur le trône face à ça, on ne peut que se dire que l’on fait face à une œuvre d’art) ne laissent que peu de signatures qui sont aussi très difficilement reconnaissables. Néanmoins, une personne sous la mention de @vladlimulus nous a répondu sur Instagram. C’est depuis environ ses 8 ans, que @vladlimulus dessine sur les portes.

En fait, cette volonté lui est venue dans un contexte scolaire : “j’ai commencé à vouloir furieusement dessiner sur les portes depuis que j’ai eu envie de dessiner sur les tables (des textures et supports intéressants) et ce, depuis mes 8 ans je dirai. Alors, quand j’ai vu les portes des toilettes de l’université, j’ai sauté sur l’occasion”.

Loin d’être seule à taguer les toilettes, elle a commencé à dialoguer avec d’autres “graffeurs” en répondant par dessin ou par écrit. C’est à partir de ce moment-là qu’une sorte de jeu s’est créé de façon anonyme : “Au fur et à mesure, des personnes ont répondu à mes dessins, voire m’ont écrit des mots à même la porte. Les toilettes sont souvent sujets à des dessins anatomiques, loin des coupes transversales des revues médicales… Mais ça m’a permis de transformer des phallus en éléphants, il faut toujours s’adapter !”

Et les étudiants qui utilisent les toilettes, qu’en pensent-ils ?

Eva, étudiante en histoire est surprise de la question “C’est vrai que quand on y réfléchit, c’est super intéressant… La question mérite d’être posée ! C’est un support d’expression assez atypique où l’on trouve un peu de tout : du dessin travaillé au gribouillis, en passant par des revendications politiques… En fait, cela me fait penser à certaines personnes qui se “cachent” derrière leur écran pour faire passer leurs revendications, leurs idées et leurs opinions. Je trouve le parallèle assez fort, sauf que là au lieu d’être sur internet on est planqué dans les toilettes. Mais c’est un moyen d’expression comme un autre, limite aussi intéressant que les autres car il a tout autant de visibilité finalement !”

Marie-Lou, également étudiant en histoire rajoute que “c’est comme si on revenait aux sources, au temps des hommes de la préhistoire qui dessinaient dans les grottes pour créer de la communication !”

Les portes des toilettes seraient-elles le pendant réel d’un fil Twitter ? On fait rapidement le parallèle entre ces supports d’expressions. Le modèle et le fonctionnement est toujours le même : on cherche l’interaction par des signes communicationnels, parfois pour aboutir à des discussions, des débats, des dialogues. Mais un dénominateur commun revient de manière flagrante : l’utilisation d’un pseudonyme ou l’absence de signes permettant d’être identifié. Pourquoi un tel besoin d’anonymat ?

L’anonymat : issue indispensable à l’art engagé ?

Pour @vladlimulus la réponse est mitigée : “J’ai signé quelques dessins mais je signe rarement. Il va sans dire qu’il serait regrettable que je finisse devant un tribunal ou quelque chose de cet acabit !” L’anonymat permet donc d’échapper à la sanction de l’acte illégal.

Cette volonté fait écho à des artistes connus comme le célèbre Bansky, qui a fait de son anonymat une des raisons de sa célébrité.

L’anonymat permet-il aussi d’échapper aux étiquettes et de s’exprimer plus librement ? Revendications plus franches voire transgressives, ces œuvres placées à des endroits stratégiques comme les toilettes permettent une forme d’art plus engagée ?

Pour Anne Geslin-Beyaert, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’ISIC, spécialisée dans la sémiotique, nos questionnements tombent à point nommé : “Cela tombe bien, j’ai justement déposé un projet de recherche sur les graffitis et peintures murales en tant que formes d’appropriation de la ville ! Je suis surprise de votre enquête mais c’est intéressant. Je ne suis pas étonnée car les gens ont souvent tendance à s’approprier les lieux quand ils sont délaissés, plutôt moches. En fait, les artistes de rues ont souvent tendance à dessiner pour revaloriser les murs, bâtisses ou bâtiments. Dans le cas de l’université, c’est intéressant de voir qu’en fonction des bâtiments dans lesquelles les formations se situent, les revendications sont différentes. Dans les toilettes des arts, on y trouve plutôt des dessins, dans les toilettes des communicants, de la diffusion pour les rassemblements par exemple, et dans d’autres formations des revendications plus politiques !”

Pour la sémiologue, ces modes d’expression forment de grandes communautés : “Chaque dessin a une signification, dans la manière dont il est fait mais aussi là où il est disposé, même sur une porte de toilette. Si on dessine à côté, dessus, dessous… Cela ne signifie pas la même chose”.

Anne Geslin Beyaert conclue sur la permanence historique des inscriptions murales “l’Homme a toujours dessiné sur les murs et dessinera toujours sur les murs. C’est le premier moyen d’expression, il est intime et à la fois partagé, c’est un espace de médiation indémodable”.

En plus de le revendiquer eux-même en mentionnant, comme on le disait au début de l’article “This door is a tempory art”, les étudiants produisent vraisemblablement des “œuvres” parfois mêmes engagées mais surtout ils ont trouvé un moyen de communication concret et inépuisable, qui fédère une grande communauté.

L’ISIC n’a pas pour vocation de nous apprendre à dessiner sur les portes. Pourtant, ce corpus étonnant est une forme de communication à part entière qui est intéressante à étudier, même en master.

Léa Lapendry, étudiante en Master 1 Consulting & expertise en communication